Naissance du premier enfant et changement identitaire de la mère : quelles implications en tant que vétérinaire ?

L’arrivée d’un premier enfant peut être vécue comme un bouleversement intense. La vie telle que l’on la connaissait change irrémédiablement et ce processus, aussi banal que brutal, peut ébranler tout ce que l’on croyait savoir ou maîtriser. Sphères personnelles et professionnelles sont nécessairement concernées par la maternité. Néanmoins, la survenue de cet heureux événement n’est pas forcément synonyme d’impact négatif pour la structure vétérinaire où travaille la jeune maman. C’est d’ailleurs bien souvent le contraire.

On parle désormais de matrescence pour désigner les changements physiques et psychologiques aboutissant à la naissance d’une mère. Terme utilisé pour la première fois dans les années 70 par l’anthropologue Dana Louise Raphael, il combine les mots adolescence et maternité pour symboliser le passage à une nouvelle étape de la vie.

En tant que femmes, en tant que vétérinaires, nous avons généralement une conscience aiguë de ces transformations. Souvent tiraillées entre le désir de reprendre sa place au travail et celui de s’accomplir au-delà, ce sont à de nombreuses questions qu’il va nous falloir répondre. Qui suis-je maintenant que je suis devenue mère ? Quel genre de vétérinaire souhaité-je être ? Comment faire comprendre à mes collègues, mes employeur·euse·s, que mes aspirations seront peut-être différentes après la naissance de mon enfant ?

Notons que les hommes aussi peuvent connaître un changement identitaire, même si celui-ci peut être moins évident ou vécu de manière moins intense. L’article se concentrera sur les mères, car ce sont elles qui sont touchées de plein fouet par le tourbillon des changements hormonaux et physiques.


Les changements s’amorcent dès la grossesse

En réalité, la matrescence ne commence pas juste après l’accouchement. Dès la grossesse, la femme commence à expérimenter un véritable remaniement psychique. C’est pendant cette période que le cerveau se prépare à accueillir un changement et les neuf mois de grossesse permettent d’aborder la transition avec plus ou moins de sérénité.

Si le rythme de travail, souvent intense, ne laisse pas toujours la place à la rêverie, déjà l’attitude de la future mère se modifie. Le sentiment de devoir protéger le bébé qu’elle porte invite la vétérinaire enceinte à plus de prudence - et de fermeté. N’est-ce pas le bon moment pour enfin s’imposer et refuser certaines situations dangereuses ? Chien agressif que le·la propriétaire refuse de museler, contention non sécuritaire proposée par l’éleveur·euse bovin… Les occasions sont nombreuses pour se réaffirmer et choisir des conditions de travail plus respectueuses.

Un peu de neurobiologie

Pourtant, le cerveau de la jeune mère peut lui jouer quelques tours. On sait maintenant grâce à la neurobiologie que les fonctions cérébrales de la mère se modifient dès la grossesse, et que ces changements peuvent persister au moins deux ans post partum. Notamment, on constate une perte de matière grise dans certaines régions du cortex frontal et du cortex temporal. Il s’agit de zones liées à la mémoire et grâce auxquelles on peut déchiffrer les attentes et les intentions de notre entourage. Au contraire, ce sont les zones liées à l’attachement et à l’empathie qui sont activées, permettant à la mère de répondre facilement aux besoins de son enfant. Il est fréquent que l’on souffre de troubles de l’attention, de la mémoire, pendant la grossesse et le post-partum. Le fameux « mommy brain ».

L’apport des sciences est considérable pour mieux comprendre ce qui se trame, et pourquoi on ne peut pas demander à une jeune mère la même disponibilité professionnelle totale dont elle a pu faire preuve avant d’accoucher. En tant que collègue, employeur·euse, comprendre que ces changements sont normaux et qu’ils ne sont ni définitifs, ni négatifs, permet d’accueillir le retour au travail de la jeune maman avec plus de bienveillance et de solidarité.

Un deuil identitaire

Devenir mère, c’est célébrer la naissance de son premier enfant, mais c’est aussi faire un deuil. Deuil de la personne que l’on a été, peut-être même de la vétérinaire que l’on a été. Ce passage obligatoire ne sera pas vécu de la même manière par toutes. L’accès à l’information, la présence des proches, la dynamique familiale sont autant de facteurs susceptibles d’écourter ou de rallonger cette période de transition. Il est néanmoins impératif de normaliser cette évolution afin d’apporter à la jeune mère le soutien dont elle a bien souvent besoin.

Le deuil est connoté négativement dans notre vocabulaire. Pourtant, dans le cadre d’un deuil identitaire, il est assorti d’une transformation profonde. La maternité fait ressortir des facettes de notre personnalité qui ne s’exprimaient pas encore. On apprend à se connaître autrement, mais aussi à poser des limites, à identifier et faire valoir ses propres besoins. N’est-ce pas quelque chose à accueillir favorablement dans le cadre du travail ?

Lorsque l’on sait que la profession est très sujette à l’épuisement professionnel, et qu’un des facteurs de risque est un déséquilibre entre vie personnelle et professionnelle, ne faut-il pas encourager la réflexion autour de notre temps de travail et de nos conditions d’exercice ? La parentalité peut faire office de déclencheur : on observe souvent le passage à un temps partiel après la grossesse, ou bien une diminution du nombre de gardes. Certes, cela implique des réaménagements du planning de la structure vétérinaire. Mais si ces changements (qui peuvent être temporaires) sont nécessaires à l’épanouissement au travail du jeune parent, faut-il les pointer du doigt ? Malheureusement, toutes les vétérinaires n’auront pas la possibilité de faire concilier leurs besoins et leurs obligations professionnelles. Les contraintes de notre métier pèsent parfois très lourd, particulièrement au cours de cette période délicate que représente la matrescence et le post-partum.

Faire de la maternité une force

Bien que cela ne paraisse pas évident au premier abord, la maternité peut se révéler être un atout au travail. On se découvre une résistance à la fatigue que l’on n’aurait jamais pu soupçonner. Devenir parent rabat les cartes, au point de revoir avec humilité certains de nos préjugés. Qui n’est jamais tombé sur cette phrase si vraie : « avant, j’avais des principes… maintenant, j’ai des enfants ! » ? Ce changement de perspective nous rapproche de certains clients : on peut mieux les comprendre, être plus empathique… Et peut-être même mieux tolérer les enfants turbulents qui perturbent les consultations !

Devenir mère décuple également nos facultés organisationnelles. Les impératifs sont plus nombreux qu’avant, alors l’efficacité doit être au rendez-vous. Saluons la force de nos consœurs qui courent de consultation en consultation, tirent leur lait entre deux visites et trouvent en elles les ressources pour continuer à s’investir pleinement professionnellement. Le tout, en assurant à la maison la majorité des tâches ménagères ainsi que l’éducation des enfants (car oui, le partage équitable des tâches n’est toujours pas d’actualité dans la majorité des couples).

Enfin, certaines expériences suggèrent que les mères seraient plus flexibles mentalement, et moins faciles à distraire, deux qualités qui ont toute leur place dans le monde vétérinaire.


Finalement, la maternité est une étape qui concerne presque tout le monde : que ce soit soi-même en tant que femme vétérinaire, ou bien en tant que co-parent, collègue, associé·e, patron·ne. Longtemps on s’est contenté, injustement, de pointer du doigt les mères qui choisissaient de changer leurs plans de carrière, ou bien celles qui n’étaient plus aussi disponibles psychologiquement pendant quelques mois. Mais n’oublions pas qu’il y a autant de façons de vivre sa maternité que de femmes. Si certaines attendront avec impatience le retour au travail, d’autres peuvent être surprises par les changements profonds que l’arrivée d’un premier enfant peuvent apporter. Mieux comprendre ce que représente la matrescence est un pas de plus vers une ambiance sereine au travail et des relations de confiance entre collègues.

Astrid De Boissière,
DMV, Vétérinaire.

Ressources documentaires et bibliographiques :

[1] Sarah Demir. Dalila, le deuil identitaire chez la mère en psychologie [podcast]. Ausha, 30/03/2021, 42 min. Disponible sur : https://podcast.ausha.co/mon-post-partum/hors-se-rie-1-dalila-le-deuil-identitaire-chez-la-me-re-en-psychologie [Consulté le : 16 juin 2022] ;

[2] Clémentine Sarlat. Devenir mère - l’incroyable bouleversement du cerveau VO [podcast]. Art19, 04/05/2020, 35 min. Disponible sur : https://clementinesarlat.com/2020/05/04/devenir-mere-lincroyable-bouleversement-du-cerveau-vo-english/ [Consulté le : 16 juin 2022] ;

[3] Jodi L Pawluski, Joseph S Lonstein, Alison S Fleming. The neurobiology of postpartum anxiety and depression. Trends in Neurosciences, Elsevier, 2017, 40 (2), pp.106-120 [En ligne]. Disponible sur : https://hal-univ-rennes1.archives-ouvertes.fr/hal-01452985/document [Consulté le : 16 juin 2022] ;

[4] Elseline Hoekzema, Erika Barba-Müller, Cristina Pozzobon, Marisol Picado, Florencio Lucco, David García-García, Juan Carlos Soliva, Adolf Tobeña, Manuel Desco, Eveline A Crone, Agustín Ballesteros, Susanna Carmona, Oscar Vilarroya. Pregnancy leads to long-lasting changes in human brain structure. Nat Neurosci, 2017, 20(2), pp. 287-296.

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