Petit manuel d’écrabouillement à l’usage des vétérinaires – Partie 1

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À mes co-internes

La pénurie de vétérinaires praticiens… mon dada malgré moi. Non seulement parce que je l’observe chaque jour sur Vétojob mais aussi parce que je fais partie de ces vétérinaires qui n’ont exercé que peu de temps. Souvent, je m’interroge : pourquoi ai-je remisé mon stéthoscope et mes bottes au vestiaire alors que je n’avais jamais imaginé faire autre chose que vétérinaire équin ? Je suis malheureusement loin d’être une exception. Alors pourquoi tant de désaffections et de désamour ? Qu’est-ce qui dysfonctionne dans notre profession ?

Voilà maintenant dix ans que j’échange avec mes consœur.frère.s sur ce sujet. En me racontant leurs mésaventures, ils m’ont donné du grain à moudre 🤯 et m’ont amené à me confronter à ma propre histoire… Petit à petit, j’ai tiré le fil de mes expériences et j’ai démêlé la pelote ... Et si l’une des explications tenait dans la manière dont nous nous sommes construits en tant que vétérinaires ? Et si tout (ou quasi) se jouait pendant nos études ? Au travers de ma propre expérience en tant qu’interne (de loin la plus représentative mais que j'aurais pu étendre à d'autres parties de mes études, classe préparatoire comprise), j’essaie ici de mettre en lumière un système discret et si bien rodé qu’il se répète de promotions en promotions … Un "gold standard" en neuf étapes.


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Règle n°1 : écrabouiller

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Humilier doucement mais sûrement, pour intimider. Nous avons tous été ces jeunes étudiants timides et craintifs qui ne savent pas grand-chose, qui respectent leurs enseignants et leurs pairs. D’ailleurs, le respect du "plus fort" nous est inculqué à tous depuis l’enfance : respecter ses parents, ne pas se montrer insolent à l’égard d’un adulte, ne pas répondre à ses professeurs. Puis, plus tard : ne pas contredire ses supérieurs. Plus que le fond, c’est la forme - et donc la manière de nous l’enseigner - qui pose question car trop souvent, ce sont la crainte, l’humiliation et la punition qui jettent les jalons de notre éducation. D’ailleurs, nous le savons tous : qui aime bien châtie bien et ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort

Règle n°2 : normaliser

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Cette routine, pratiquée en vase clos dans la promiscuité des murs d’enceinte, devient notre norme. Elle s’insinue dans notre intimité psychique et construit peu à peu notre univers commun… C’est ce poison insidieux qui, si nous n’y prenons pas garde, déterminera notre trajectoire future de vétérinaires. Tout était prédéterminé, écrit à l’avance et sans que nous nous en soyons aperçus, nous ne sommes déjà plus à la manœuvre. Pour certains d’entre nous, cela restera la norme tout au long de notre vie professionnelle. Il est tellement difficile de changer les trajectoires que la norme a dessiné pour nous…

Règle n°3 : invisibiliser

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Petit à petit, nous nous persuadons que nous ne méritons pas d’être visibles 😶‍🌫️. Pire, l’invisibilité nous arrange. Moins nous sommes visibles, moins nous sommes exposés à la colère (et à l’humiliation qui va avec) et plus nous sommes en sécurité. Nous apprenons donc à ne pas nous faire remarquer et notre invisibilisation est consentie. Nous perdons totalement de vue que nous sommes des maillons essentiels de la chaîne. Car pour avoir une production scientifique prolifique, il faut avoir de nombreuses "petites-mains 🤲" besogneuses. Pour écrire les rapports, taper des compte-rendus, faire de la veille bibliographique, rédiger des synthèses, écrire des articles, annoter des images... Ces "petites mains" s’avèrent compétentes et travailleuses mais aussi et surtout discrètes et bon-marché. Sur leur travail invisible repose les solides fondations du système.

Règle n°4 : aveugler

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Peu à peu, nous apprenons inconsciemment à minimiser les expressions de la violence. Nous perdons progressivement notre capacité naturelle à flairer le danger et à nous y soustraire. Naturellement, se met en place une forme de politique de l’autruche. Nous ne voyons plus. Alors, un moment, nous détournons le regard. A quoi bon regarder lorsqu’on ne voit plus ?

Règle n°5 : flatter (avec parcimonie)

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L’usage parcimonieux du compliment s’avère être d’une redoutable efficacité sur le jeune étudiant. Tel un chien habitué à être rossé, qu’on caresse de temps en temps pour éviter qu’il ne finisse par mordre, ce dernier devient doux comme un agneau sous la main flatteuse. Le niveau d’exigence requis pour une telle gratification doit rester très élevé pour flatter l’égo fortement mais succinctement. Feindre d’encourager pour assoir sa domination. Le piège se referme un peu plus…

Règle n°6 : réduire au silence

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Depuis des millénaires, notre culture fabrique des mythes qui nous démontrent chaque jour que les plus forts imposent le silence à ceux qu’ils dominent. Il vous suffira de relire quelques classiques de la mythologie pour vous en convaincre… L’omerta est culturelle et systémique. Nous sommes tus 🤐 par ceux d’entre nous qui ont une position dominante. C’est la mécanique du silence, impitoyable. D’ailleurs, comme chacun sait, qui ne dit mot consent… La profession entière se nimbe alors dans un silence confortable qui a tout loisir de se perpétuer. Et ceux d’entre nous qui penseraient à le rompre finissent toujours par comprendre qu’il est trop compliqué de renverser à soi tout seul un ordre établi. Alors, eux aussi préfèrent se taire ou bien prendre la fuite.

Règle n°7 : insensibiliser

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La bonne dose, juste ce qu’il faut. 0,4 de Domo pour atteindre la torpeur 😵‍💫 mais tenir debout quand même. 0,5 de Torbu pour éviter la ruade. Nos cerveaux 🧠 sont maintenant si bien anesthésiés qu’ils ne chercheront plus à se défendre. Ils ne s’attarderont plus sur nos blessures. Et nos bouches sont à présent si bien muselées sur nos propres souffrances qu’elles ne s’ouvriront désormais plus pour les autres…

Règle n°8 : susciter l'admiration

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Nous sommes programmés pour admirer ceux d’entre nous qui se démarquent par leur travail. En outre, nous oublions souvent que la transmission pédagogique se fait autant sur le fond que sur la forme. Nous avons une vision très romantique (pour ne pas dire naïve) du grand professeur ou du grand chercheur. Nous tenons pour acquis que la seule chose qui l’intéresse, c’est d’être au travail et de compulser de la matière scientifique. Il a une force de travail époustouflante et c’est pour cela que nous l’admirons. Parce que cela colle à l’image du grand génie de notre imaginaire collectif. Il est si habité par sa quête que lui, peut se permettre un comportement qui serait inacceptable pour un autre.

Règle n°9 : perpétuer

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Nous admirons les plus renommés d’entre nous pour leur autorité et pour leur pouvoir. Nous aspirons donc à devenir comme eux. Et pour ce faire, nous nous comportons comme eux. C’est la dernière étape. La boucle est bouclée.


Écraser, normaliser la violence, codifier le silence et reproduire... La mécanique implacable d’un système de domination bien rôdé qui est probablement l'une des explications (pas la seule bien sûr) de l'hémorragie de praticiens vers d'autres secteurs d'activité. Car ceux d'entre nous qui en souffrent trop prennent la décision douloureuse de quitter leur métier pour se soustraire à la violence incompréhensible de leur quotidien.

Il nous faudra du temps pour comprendre... Comprendre que l’humilité ne naît pas de l’humiliation. Que l’intimidation n’est pas le seul chemin vers le respect. Que la violence n’est pas le prix à payer pour l’admiration. Et que la reconnaissance n’est pas le salaire de la peur. N’en déplaise à Voltaire, le despotisme n’est jamais éclairé. Et tous ceux qui pensent le contraire manquent cruellement de lucidité. Aussi brillants et renommés soient-ils…

Marine Slove,
Vétérinaire et rédactrice en chef de Vétojob media


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